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Ressources
• Méta-théorie°
• Variations évènementielles°°
• Appartenance de classe°°°
• Compationnels, caricatifs, militants°°°°
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Introduction
Dans les chapitres précédents, on a présenté des esquisses de la société du XXIème siècle en cherchant à suivre des traits qui pouvaient sembler caractéristiques, distinctifs d’une nouvelle époque. Des traits potentiellement unificateurs de sens pour toute une série de manifestations de la vie sociale qui prennent habituellement pour nous le nom de Société. On tentait donc une caractérisation positive de cette Société, même si l’on imaginait bien qu’il y avait là beaucoup de simplification.
Parler de « société sans qualités », c’est au contraire la définir négativement, la définir par l’absence. Mais absence de quoi ? Absence de possibilité de ramener la poussière de la vie sociale à quelque chose d’unique ? Ou, à l’inverse, affirmation de l’unité que serait l’absence de propriétés positives, par exemple ? En d’autres termes, est-ce le Tout (la Société) qui devient impossible à caractériser ou bien sont-ce les composants de ce Tout (et en premier lieu, dans l’explication sociologique traditionnelle, les humains) qui y échappent ? Les questions ne se situent pas tout à fait sur le même plan 1 : on peut différer la réponse à la première, qui est plutôt méta-théorique° et suppose de longues mises au point épistémologiques, alors qu’on peut sans doute moins retarder la réponse à la deuxième, qui peut être recherchée dans des informations produites par l’activité sociologique empirique. C’est pourquoi, il paraît raisonnable de commencer par cette ambition plus modeste : quels sont ces humains « sans qualités » – ces humains sans travail, sans logement voire sans domicile fixe, sans classes, bref : sans attaches – qui semblent faire de la société du XXIème siècle une société sans qualités, peut-être une non-société ?
Mais pourquoi dire cela en termes de « qualités », ce qui semble si désuet (les « hommes de qualité » n’étaient-ils pas des aristocrates ?) et un peu trop psychologique ? Parce que c’est un clin d’œil à une œuvre majeure du XXème siècle, L’homme sans qualités de Robert Musil 2. Si Ulrich, sujet de l’empire austro-hongrois de 1914, est « sans qualités », c’est d’abord parce qu’il ne s’identifie à aucun des caractères biographiques qui, normalement, font le sujet d’empire, le frère, l’amant, le nanti, le scientifique, etc. – qu’il est tout de même, en un certain sens. Ce sont autant de personnages (character en anglais 3) qu’il est, sans l’être, autant d’oripeaux de la vieille société que son humanisme ne lui permet pas de revêtir. Mais est-ce pour en trouver d’autres, plus modernes ? En fait, Musil construit un Ulrich qui varie au gré des événements dans lesquels il est pris et qui n’a donc pas besoin d’aller au fond de lui-même chercher « qui il est vraiment », de se définir comme « post-moderne » ou de conceptualiser en « risques » les dangers d’un XXème siècle qui en était à ses débuts. Il incarne peut-être, depuis bien longtemps, cet « homme pluriel » que le sociologue Bernard Lahire 4 a cherché à caractériser à la fin du XXème siècle°°. Mais, c’est ici que l’on rencontre le paradoxe de cette société du passage de siècle : l’absence de qualités est vécue comme une perte de repères, un drame identitaire, une privation de droits, au lieu de nourrir un sentiment d’émancipation. Triste fin pour l’utopie humaniste musilienne ! L’homme sans qualités serait donc perdu sans sa Famille, sa Communauté, sa Religion, son Travail, sa Résidence, etc., il aurait perdu sa qualité d’humain ? Nous devons examiner cette ambiguïté, voir si elle n’est qu’une ambivalence ou si elle est un trouble.
D’autant que tous ces « sans » ne sont peut-être pas équivalents 5 : « sans travail », « sans logis », « sans papiers » (dont on devine un peu le mode d’équivalence), est-ce la même chose que : « sans classes » ; et, être « sans classe » cela a-t-il quelque chose à voir avec être « sans respect » ? On pourrait bien imaginer que laisser quelqu’un sans travail, sans logement, sans papiers, c’est lui manquer de respect ; ou encore que dans une société où le travail ne serait plus la référence, l’appartenance de classe°°° s’en trouve perturbée et, par voie de conséquence, le respect. Mais, cela ne règlerait pas une question latente : la « société sans qualités », est-ce pour tous ou pour une partie seulement, l’exclu, l’« homo sacer », ces gens qui sont nos intouchables 6 ? Après tout, certains de ceux qui passent voir et même secourir les SDF sous les ponts ou les sans papiers sur leurs lieux de protestation, sont nantis de travail, de logement, de papiers, d’attaches et semblent d’autant plus respectés qu’ils offrent ainsi leurs services (compassionnels, caritatifs ou militants°°°°) aux démunis°°°°°. Alors, société duale ou holiste ?
Devant un chantier d’une telle ampleur, qui nous conduirait à passer en revue tous les terrains occupés par la recherche sociologique, il est peut-être sage de ne programmer qu’une seule tâche, suffisamment ample cependant pour conduire à d’autres. Partir de la crise supposée de l’identification de classe, pourrait répondre à cet objectif en donnant par surcroît un moyen d’interpréter les autres « sans », tout en revenant à la question initiale de notre parcours (une société d’individus ?).
1 Notons toutefois que les deux parties de l’alternative ne sont pourtant pas si éloignées qu’il n’y paraît. Si la Société se défait, les humains perdent leur socialité (mais pas forcément leur humanité) ; si les humains n’arrivent plus à se rattacher à une ou plusieurs propriétés, plus rien ne qualifie La société.
2 Robert Musil, L’homme sans qualités : œuvre posthume inachevée, écrite durant une vingtaine d’années et publiée en allemand en 1952 (Der Mann ohne Eigenschaften) ; 1ère trad. française en 1956 par Philippe Jacottet ; nouvelle édition, Le Seuil, 2005.
3 Le terme désigne à la fois le trait distinctif d’un individu (sens 1) et le fait d’être un personnage de fiction (sens 2). C’est au nom de ce double sens que P.-E. Dauzat a traduit l’ouvrage de Richard Sennett, The Corrosion of Character. The Personal Consequences of Work in the New Capitalism, New-York, Norton & Co, 1998, par : Le travail sans qualités. Les Conséquences humaines de la flexibilité, Paris, Albin Michel, 2000.
4 Lahire, B., L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998.
5 En outre, les situations qualifiées par la mention privative « sans » peuvent être diversement situées par rapport à des formes intermédiaires ou moins nettes : par exemple, « sans domicile fixe » (ou « sans abri ») et « mal logé », constituent deux nuances de la précarité du logement (la précarité est alors une appellation qui souligne une continuité entre pourvu et dépourvu de logement social) ; mais si l’on considère que la privation de logement, qui confronte à la rue, au froid, à la violence, est spécifique, alors on ne peut pas l’analyser comme on analyse un squat ou un hôtel insalubre logeant des immigrés (la précarité n’est pas l’exclusion).
6 La notion d’homo sacer (inventée par Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Le Seuil, 1997)rend bien compte de cette articulation des « sans » et du respect : « sacer » c’est à la fois le sacré et le proscrit. Si on considère horizontalement l’espèce humaine, une partie (homo sacer) est dépouillée de souveraineté sur elle-même, tout en étant sous surveillance de l’autre partie, au nom du pouvoir d’administrer la société (le bio-pouvoir de Foucault) ; mais, nous dit Slavoj Zizek, cette indignité de quelques uns (« les sans ») attaque, sur un plan vertical, la dignité de la démocratie et de tous les hommes (y compris « les avec ») : une société où il y a des sans, où il y a de l’homo sacer, est toute entière, une société sans qualités (Zizek, S., Bienvenue dans le désert du réel, Paris, Flammarion, 2005). On y reviendra en conclusion.
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Approfondissements
• Rapport entre les formes d'engagement°°°°° |