Entretien avec
Marilyn Hacker, poète entre deux pays
L'expérience de l'exil
Vous êtes fascinée par les différentes cultures?
Je pense, plus exactement, que je suis fascinée plus spécifiquement par ce qui se passe au point de rencontre des cultures lorsqu’elles se heurtent ou bien lorsqu’elles trouvent des terrains d’entente, tout particulièrement lorsqu’elles trouvent ces terrains d’entente. Oui, j’ai une fascination pour le métissage.
Et pour l’exil, je pense, car tous ces gens doivent être en exil dans les grandes villes. Vous considérez-vous, en quelque sorte, comme exilée, même et y compris à New York où vous êtes née ?
Oui, probablement, maintenant à cause du gouvernement épouvantable dont les Américains se sont dotés, je me sens plus en exil en Amérique qu’en France, bien que je ne trouve pas dans la situation de demander l’asile politique à la France. Mais, j’ai un peu cette impression bien que, après tout, on dit souvent, pour faire l’éloge ou la critique de New York, que ce n’est pas l’Amérique. George Bush n’aurait jamais été élu…
Il n’a d’ailleurs pas été élu(1). Il n’aurait jamais été élu à New York. Et je pense que c’est typique de la ville de New York qu’une énorme pétition a été lancée par les familles de gens qui ont péri dans l’attentat du 11 septembre dont le texte était: « Ne faites pas la guerre en notre nom . » C’est à New York que cette pétition : « Ne faites pas la guerre en notre nom » a commencé tout comme celle lancée par les Juifs américains, tout spécialement new yorkais, s’adressant au gouvernement américain : « Ne soutenez pas le gouvernement d’Ariel Sharon en notre nom. En tant que Juifs américains, sa politique n’est pas conforme à notre idée de la politique, ni à notre conception de la judéité. » Aussi on voit que la contestation est bien vivante et active aussi bien à New York qu’à Paris.
En tant qu’Américaine de souche juive, vous considérez-vous comme une perpétuelle exilée ?
Je pense que cela n’a pas vraiment de rapport avec le judaïsme en tant que religion, culture ou éthique mais, bien sûr, vous n’ignorez pas l’histoire du peuple juif au XXème siècle qui est essentiellement une histoire d’exil même lorsque, comme dans le cas des Juifs autrichiens, cet exil était tout à fait improbable dans la mesure où ironiquement et paradoxalement, ils se sentaient parfaitement intégrés dans un pays où ils vivaient depuis des siècles, au moment où ils se trouvèrent confrontés à l’exil. Mais, en un sens, je vois là une image parfaite de la condition humaine et également de la fausse assurance que procure le nationalisme, cette façon qu’on les gens qu’ils soient Chrétiens, Juifs ou Musulmans, qu’ils se disent Français, Anglais ou Algériens, de se considérer comme ancrés dans une culture et puis, tout d’un coup, cette perversité humaine ; puis les définitions changent et vous voilà Juif, Musulman ou Protestant et puis tout d’un coup, c’est la St Barthélemy. Ou bien c’est, n’importe quoi, vous êtes Tutsi, ou bien .... Ça n’arrive pas qu’en Europe. Quelqu’un peut changer les règles qui définissent qui se trouve à l’intérieur et qui est rejeté à l’extérieur. Vous êtes femme. Vous avez la peau brune, noire ou blanche. Ou bien, vous êtes un fermier blanc au Zimbabwe. Et vous vous retrouvez subitement exclu. Si bien qu’à mon avis, il me semble que la condition d’exilée coïncide avec la nature humaine, et c’est peut-être pour cela que tant de religions ont un mythe d’expulsion, l’expulsion du jardin d’Eden ou le mythe de Noé sur son arche ainsi que les divers mythes d’expulsion que l’on trouve dans la mythologie grecque. Il y a toujours à l’origine cette idée que quelqu’un qui se croyait intégré se voit soudainement exclu.
(1) Marilyn Hacker fait allusion ici à la campagne électorale très disputée entre Al Gore et George Bush en 2004.