Entretien de Enrique Fernandez - Traduction
Odile Bouchet : Enrique Fernández, bonjour. Vous êtes cinéaste uruguayen et vous avez réalisé Les Toilettes du Pape. J’aimerais que nous parlions un peu de la place que prennent la réalité et la fiction dans ce film.
Enrique Fernández : Le film est basé sur des faits réels, particulièrement sur la visite du Pape Jean Paul II dans mon village natal où j’ai vécu pendant 19 ans. Je pense que le film s’inspire beaucoup de la réalité de ce moment-là, mais aussi de celle d’aujourd’hui, de ces gens dont nous racontons l’histoire. D’où ce traitement presque documentaire, parce que je crois qu’intégrer un fait réel dans une fiction permet au spectateur de rentrer rapidement dans le film, mais aussi d’assimiler le film ou le sujet traité à la réalité évoquée. Voilà pourquoi j’utilise un fait réel. De toute façon, toute la partie liée à la construction des toilettes, et bien, cela a été inventé pour… je crois que c’était juste pour adoucir un peu le reste de l’histoire.
Odile Bouchet : Oui, la partie réelle de l’histoire est un peu… dure, non ?
Enrique Fernández : Oui, elle est dure parce que la réalité est effectivement très dure, c’est vrai.
Odile Bouchet : Oui. C’est un milieu social… très défavorisé, avec un mode de subsistance particulier dont vous pourriez peut-être nous parler un peu.
Enrique Fernández : Eh bien, le mode de subsistance que l’on voit dans le film n’existe plus aujourd’hui, mais pendant des années, comme la monnaie brésilienne était moins forte que la monnaie uruguayenne et que les prix étaient beaucoup plus bas qu’en Uruguay, beaucoup de gens vivaient de la contrebande de fourmis. C’étaient des petits contrebandiers que l’on appelle les « kileros », car ils ne transportaient que quelques kilos.
Odile Bouchet : Kilo par kilo.
Enrique Fernández : Kilo par kilo. Pendant très longtemps, c’était la seule manière pour eux de gagner leur vie. Et par exemple, pour ceux qui savent ce que c’est que de faire des briques, parce qu’ici à Toulouse, on en fait beaucoup, comme dans cette région d’Uruguay, c’est un travail extrêmement pénible. Faire de la contrebande à vélo, avec 60 km aller, 60 km retour et 100 kg de marchandise, c’est beaucoup plus dur que de faire des briques.
Odile Bouchet : Oui. Dans la partie fiction, vous mettez en scène une famille de trois personnes dans laquelle l’homme tient une place un peu… particulière, non ? Comme s’il était un peu inférieur… Dans le travail aussi parce que ce travail n’est pas… Cela dépend beaucoup du douanier, de beaucoup de personnes, du patron de la boutique, s’il achète ou pas, donc…
Enrique Fernández : Oui, c’est que… c’était comme ça il y a vingt ans et je pense que la structure familiale n’a quasiment pas changé, mis à part de petites différences. J’étais à Melo il y a peu de temps, l’année dernière je crois, et je suis entré dans une pharmacie. Un couple qui ressemblait beaucoup à celui que l’on voit dans le film est entré derrière moi. La femme avait trois ou quatre ans de plus que l’homme et leur comportement était très représentatif parce que l’homme est entré et il est resté planté au beau milieu du magasin. C’est la femme qui est allée au comptoir, qui a demandé le médicament et qui a payé. Quand elle est sortie, son mari l’a suivie. Donc, cette anecdote reflète assez bien le fonctionnement habituel de la famille, non ? D’une certaine manière, l’homme est toujours celui qui subvient aux besoins de la famille en apportant son maigre salaire, dans le meilleur des cas. Mais c’est la femme qui organise toute la vie du foyer, celle qui s’assure que les enfants étudient et qu’ils font leurs devoirs, celle qui gère l’argent pour qu’il ne manque rien…
Odile Bouchet : Oui, et celle qui paie l’électricité.
Enrique Fernández : Celle qui paie l’électricité. Souvent, elle travaille aussi, elle s’occupe du jardin ou du potager. Et l’homme est un… Je pense que de toute façon, l’homme est débrouillard… Il cherche à améliorer la situation de sa famille. C’est juste que, vu le fonctionnement social dans ces villages, il lui est très difficile de trouver quelque chose qui lui permette véritablement de mener une vie décente, donc… Il passe la plupart de son temps à chercher une solution et il n’y en a pas beaucoup. En plus, dans le film, il est vrai que le personnage croit et dit qu’il a des idées plus ingénieuses et plus brillantes que ses amis, y compris dans son groupe de contrebandiers à vélo. Selon moi, le personnage central du groupe, qui est également le plus attachant, est celui de Valvulina. C’est le personnage noir, et face aux autres hommes du village… Oui, il est comme sans défense, non ? Par exemple, quand on lui fait faire ce voyage qui est pour lui le début de la fortune. Le voyage avait été organisé de façon illégale et il se retrouve devant les militaires et… il est sans défense face aux choses qu’on lui a imposées, non ?
Odile Bouchet : Il est aussi sans défense face à la venue du Pape.
Enrique Fernández : Et oui. Là, je pense que… c’est peut-être toute la population qui s’est retrouvée sans défense… qui s’est retrouvée otage de sa propre naïveté, non ? Si tous ces gens, quand ils ont su combien de commerces allaient se monter, quand ils ont répandu eux-mêmes la rumeur sur le nombre de personnes qui allaient venir, s’ils avaient réfléchi à tout ça pendant un instant, ils se seraient rendu compte qu’il y avait une part importante d’irréalité dans cette situation… dans tout ce qui se préparait, bien sûr.
Odile Bouchet : Bien, pour en venir à un sujet plus… professionnel, disons, vous avez travaillé sur ce film avec César Charlone, qui a une grande expérience du cinéma, tandis que vous commencez juste, non ? Vous pourriez nous parler un peu de cette collaboration avec…
Enrique Fernández : Oui… En fait, pour moi, ça a été une expérience… fantastique de travailler avec César. C’est une personne qui dégage une grande énergie sur le tournage, et ce film est fondé sur… je crois qu’il est rempli d’énergie. Donc, sa façon de travailler convenait à merveille. Il travaille depuis trente ans au Brésil, surtout comme directeur de la photographie dans la publicité mais bien sûr, il a fait plusieurs longs métrages comme directeur de la photographie. Il a été nominé pour l’Oscar de la meilleure photographie pour le film La Cité de Dieu de Meirelles. Mais notre film était son premier long-métrage en tant que réalisateur. Nous étions donc dans le même cas sur ce point. Nous étions sur la même longueur d’onde malgré nos origines différentes, nos univers différents. Mais je pense que nous avons bien fait, par exemple, de nous retrouver ensemble dans un appartement pendant un mois pour apporter la touche finale au scénario et surtout pour nous accorder, justement, n’est-ce pas ?... pour garder à l’esprit que nous faisions le même film, ce qui nous a permis, au moment du tournage, d’agir presque comme une seule et même personne. Nous avons finalement décidé de suivre la stratégie suivante : si, à certains moments, nous n’étions pas d’accord sur une scène, nous tournions les deux versions et nous en discutions lors du montage. C’est ainsi que nous avons fonctionné. En réalité, nous n’avons eu recours à cette stratégie qu’une ou deux fois.
Odile Bouchet : Parlons à présent du cinéma en Uruguay. Vous avez fait appel à Cinéma en Construction car, eh bien, vous avez surement rencontré des difficultés pour terminer le film… Pour les films que nous recevons généralement, le problème c’est…
Enrique Fernández : Pour tous… tous rencontrent des difficultés, c’est vrai.
Odile Bouchet : Bien sûr. Et donc… mais il y a une loi récente sur le cinéma…
Enrique Fernández : Eh bien, la loi sur le cinéma uruguayen n’est pas encore en vigueur. Toutes les lois sont… un peu lentes à se mettre en place. Mais je crois qu’elle a fait l’unanimité au Parlement, tant parmi les sénateurs que parmi les députés, et ce justement suite aux résultats obtenus avec très peu de moyens en Uruguay ces dernières années. Il faut rappeler que le seul fond national alloué pour tout le cinéma s’élève à 250 000 dollars par an, c'est-à-dire presque rien. Ça oblige donc chaque film qui reçoit 70 000 dollars, somme maximale attribuée par film et par an… celui qui reçoit ce fond de 70 000 dollars doit se lancer dans un périple à travers plusieurs pays pour chercher une coproduction, en passant également par différents mécanismes. Il faut généralement trois, quatre ou cinq ans pour arriver à terminer le scénario. En ce qui concerne le budget, ça se passe souvent comme ça… d’où l’importance des organisations comme Cinéma en Construction. Un réalisateur peut ainsi obtenir de l’argent pour tourner son film. Avec un premier montage ou ce qu’il a pu tourner, il peut espérer démontrer que son film a du potentiel et qu’il mérite d’obtenir l’argent nécessaire pour le terminer.
Odile Bouchet : Oui. Dans votre cas, ça a marché.
Enrique Fernández : Oui, mais je pense que tous les films uruguayens ont suivi ce chemin, presque tous.
Odile Bouchet : Presque tous, énormément ces derniers temps. Avez-vous d’autres projets, parce que c’est votre premier film mais vous pourriez très vite en tourner d’autres, n’est-ce pas ?
Enrique Fernández : Oui. Il pourrait y en avoir un autre. Pour le moment, j’ai été réengagé simplement comme scénariste. C’est mon activité principale. Je travaille sur une histoire également fondée sur des faits réels de 1971, c'est-à-dire deux ans avant la dictature en Uruguay. Il s’agit d’une évasion de prisonniers politiques, la plus grande évasion de toute l’Histoire : 111 personnes se sont échappées par un tunnel. Pour moi, cette histoire… m’a d’abord obligé à réétudier cette époque qui est très importante dans l’histoire récente du pays. Ce qui est intéressant, c’est que, dans la réalité, cette évasion comporte beaucoup d’éléments cinématographiques, qui structurent l’histoire d’eux-mêmes.
Odile Bouchet : Et cette évasion a déjà donné lieu à des films.
Enrique Fernández : Des films, je ne sais pas, mais on a entendu parler de certains projets.
Odile Bouchet : Il me semble que j’ai vu des images il y a quelques années ? Je n’en suis pas sûre.
Enrique Fernández : J’espère que non !
Odile Bouchet : Je n’en suis pas sûre. Je n’en suis pas sûre.
Enrique Fernández : J’espère bien que non !
Odile Bouchet : C’était peut-être une autre évasion. Eh bien, voilà.
Traduction réalisée par :
BLANCO Anne Laure
MANGIONE Laura
SCOTT Caroline